Editorial du Président

Mgr LE VERT

LA TYRANNIE DE L’AFFECTIF ET l’OPINION PUBLIQUE

En cette rentrée, l’opinion publique est largement sollicitée sur quelques sujets particuliers : guerre au Moyen-Orient, migrants, écologie, affaires judiciaires, réformes diverses… Et il peut être surprenant de constater comment, de façon soudaine, cette même opinion publique s’oriente dans un sens, au point qu’il est difficile d’avoir publiquement un avis contraire.
Je prendrais deux exemples : la parution de la nouvelle encyclique du Pape François, « Loué sois-tu », et la brusque mobilisation pour les migrants et/ou les réfugiés. Dans les deux cas, il me semble que, par médias interposés, on joue principalement sur l’affectif de tous et dans l’immédiateté, empêchant par là-même une réflexion critique et un certain recul.

Le Pape François ne cesse de recevoir des éloges pour son encyclique, spécialement dans les milieux écologistes qui ne partagent pas forcément les convictions de foi du Saint Père. Je m’en réjouis vraiment, mais je crains simultanément une récupération qui occulte la dimension spirituelle, magistérielle et pastorale de l’Encyclique, dont la portée, l’ampleur et la profondeur ne peuvent être réduites au simple domaine de la détermination des politiques sur l’environnement. Je ne suis pas sûr que la pointe de ce texte soit vraiment perçue par nos contemporains. En effet, l’encyclique « Loué sois-tu » est construit autour du concept d’écologie intégrale (déjà développé par St Jean-Paul II), qui articule les relations fondamentales de la personne avec Dieu, avec lui-même, avec d’autres êtres humains et avec la création. Car tout est lié dans le monde. Et cela demande deux choses :

-  la reconnaissance de la présence d’un Dieu transcendant et créateur, comme cause et référence ultime de l’univers, et qui détermine la place spécifique de l’être humain dans ce monde et ses relations avec la réalité qui l’entoure ;

-  la reconnaissance de la cause profonde de la destruction de notre planète, qui est le comportement immoral de l’homme, en particulier face aux pauvretés, à la possession, au pouvoir et à l’argent.
Au cœur du parcours de « Loué sois-tu », nous avons cette question : « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? » (n° 160). Mais le Pape François continue : « Cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire. Quand nous nous interrogeons sur le monde que nous voulons laisser, nous parlons surtout de son orientation générale, de son sens, de ses valeurs. Si cette question de fond n’est pas prise en compte, je ne crois pas que nos préoccupations écologiques puissent obtenir des effets significatifs ».Et cela appelle à une conversion spirituelle. Mais on n’en parle peu dans les médias, car la conversion n’a rien d’affectivement drôle et attirant… Il peut être donc légitime de se demander le pourquoi du succès de cette encyclique, à partir d’une présentation médiatique tronquée.

Quant à l’accueil des migrants, tout se déclenche à partir d’une photo d’un petit garçon mort noyé (on aurait aimé que la crucifixion ou l’égorgement de chrétiens il y a quelques mois provoquent le même émoi ; mais là n’est pas la question). Cette publication médiatique a comme conséquences dans un premier temps l’ouverture des frontières, l’accueil de tous sans aucun filtre, l’augmentation du trafic des passeurs, et l’obligation faite à tous, avec une pointe de culpabilisation, d’accueillir ces réfugiés. Mais tout cela se fait dans l’urgence, sans que les moyens techniques suffisants soient mis en place. Et puis, quelques jours plus tard, les pays européens sont obligés de faire un peu machine arrière, dépassés par l’ampleur du problème. Se pose alors même la question de la possibilité d’infiltration, au sein de ces personnes victimes de tant de souffrances, épuisées et désespérées, d’agents terroristes et de recruteurs pour le djihad.
Cela fait pourtant des années que des instances, à commencer par l’Eglise, réfléchissent et sensibilisent nos sociétés pour mettre en œuvre des solutions adaptées et pérennes à ce problème des migrants et surtout à ses causes. Les déclarations et les propositions n’ont pas manquées… Elles n’ont pas beaucoup été écoutées. Et brusquement, tout devient possible et urgent, alors que globalement la situation a peu changé sur le terrain. Pourquoi un tel revirement ? Est-ce une soudaine et surprenante prise de conscience humanitaire ? Y a-t-il par derrière des enjeux politiques et financiers.

Il ne s’agit pas ici de répondre à ces questions, ou de poser un jugement de valeur sur l’action des uns et des autres. Il s’agit par contre de s’interroger sur cette sollicitation de l’affectif humain pour faire adopter au plus grand nombre un certain regard. Car pour obtenir, sinon l’adhésion, du moins la neutralité de l’opinion publique, il est facile de déplacer le débat sur le terrain de l’affectif en exploitant des cas, plus ou moins probants, appelant la compassion. Le recours aux sentiments court-circuite l’analyse rationnelle et paralyse le discours nuancé. Les repères étant émoussés, il est alors possible de faire glisser le sens des mots dans une perspective favorable à la cause qu’on veut faire avancer, et d’imposer un vocabulaire spécifique canalisant le débat. Le sujet est ensuite vite oublié, chassé par un autre ; mais l’idée véhiculée reste, elle, implantée durablement dans les consciences.
Internet, par les réseaux sociaux et les forums, est une illustration permanente de cette influence subjective et émotionnelle : l’opinion d’un seul, dont on ne connaît ni l’identité ni la compétence, prend autant de poids que celle de milliers d’autres, à partir du moment où on a joué sur les sentiments. Et nous savons alors que l’appel à l’affectivité peut par exemple broyer quelqu’un, lynché médiatiquement à coup de rumeurs ou de « révélations ».
Faut-il en conclure que la majorité des hommes fonctionne dans le sensible et utilisent peu leur raison ? Certains sociologues soutiennent que, dans les sociétés archaïques, l’opinion publique est généralement moins librement élaborée dans le for intérieur de l’être raisonnable, et par conséquent plus « fabriquée » qu’elle ne l’est dans une société plus avancée. Peut-être alors qu’un critère pour juger du progrès ou de la régression d’une société est justement la capacité ou non de liberté et d’influence. Plus l’opinion publique, c’est-à-dire la convergence des options individuelles, est élaborée par la pression de l’extérieur, plutôt que par le choix libre, conscient et réfléchi des opinions personnelles réunies dans l’universalité du vrai et du rationnel, plus une société recule, en se laissant dominer par l’affectivité, le sentiment et l’émotionnel.
La « fabrication » de l’opinion implique une mise hors circuit de la pensée claire et distincte, et par conséquent une sorte de régression vers les représentations collectives, où règnent plutôt les symboles et les mythes que les concepts et les raisonnements. Une fois que l’on a deviné comment cela fonctionne, il est facile de mettre en place des réflexes psychologiques et sociétaux, de type Pavlov, en conditionnant les individus, en les mettant dans un état propice à la réceptivité sans esprit critique, spécialement grâce aux images qui habituent le public à réagir à des symboles. Et c’est une tyrannie…

Dans notre tâche éducative, nous avons à aider les jeunes à mettre l’affectivité à sa juste place, à savoir rechercher des sources fiables, à utiliser la raison et le sens critique. Cela revient à donner les moyens pour éclairer les consciences, pour aider au discernement. Cela nécessite aussi une éducation éthique, une connaissance historique, une véritable culture et l’ouverture au beau. Bref, nous avons à aider les jeunes à devenir libres et à se servir de leur raison. Sur ce sujet, l’Evangile et la foi chrétienne ont sans aucun doute bien des choses à apporter.

+ Jean-Marie Le Vert
Président de l’ADDEC
Evêque émérite de Quimper et Léon